Mon ami me dit :

Ecoute ! S’il y a pour vous, comme vous l’affirmez, un paradis, je serai le premier à y entrer. Je suis, en effet, plus religieux que beaucoup de vos vieillards à barbe qui invoquent Dieu en égrenant leur chapelet.

Plus religieux ? Que veut-tu dire ?

Je ne fais de tort à personne, je ne vole pas, je ne tue pas, je ne me laisse pas corrompre, je ne suis ni envieux, ni rancunier, je ne veux de mal à aucune créature. Je ne désire que le bien et ne recherche que l’intérêt de tous. Je me réveille et me couche la conscience tranquille. La devise de ma vie est : faire le bien autant que je peux ! N’est-ce pas cela la religion ? Ne dites-vous pas vous-mêmes que la religion est une manière de se comporter avec autrui ?

 

Tout ce que tu viens d’énumérer s’appelle, en d’autres termes, une conduite irréprochable. Elle est requise par la religion ; mais elle ne s’identifie pas à elle. Tu confonds les deux. La religion n’a qu’une seule signification : elle est connaissance de Dieu. Une connaissance de Dieu dont dérive une certaine façon de se comporter envers lui, une connaissance de Dieu comme étant un Dieu Grand et Sublime, un Dieu  Proche qui répond, entend et voit lorsque tu l’invoques, humblement prosterné devant lui comme l’esclave devant son maître.

C’est cette relation spéciale entre toi et ton Dieu qui est la religion. Les rapports que tu as entre tes frères sont exigés par la piété ; ils ont aussi, en réalité, un rapport avec le Seigneur. C’est ce qu’affirme notre Prophète :  « L’aumône tombe dans la main de Dieu avant de tomber dans celle du mendiant ».

Celui qui aime Dieu doit aussi aimer ses créatures et être bon envers elles. Mais si tu limites tes relations aux humains, ce sont seulement eux que tu reconnais et vois. Tu ne considères rien d’autre que le monde d’ici-bas. Tu nies donc l’existence de Dieu, quand bien même aurais-tu une conduite irréprochable à l’égard des hommes.

Ton bon comportement indique uniquement que tu fais preuve de perspicacité, d’intelligence, de tact et de sensibilité. Mais il n’y a rien de religieux en tout cela. Tu veux gagner les gens pour réussir dans la vie. Ta conduite irréprochable est un expédient pour gagner uniquement le monde d’ici-bas. C’est à ce signe que l’on reconnaît un incroyant.

Crois-moi ! Je ressens parfois qu'il existe une Force...

Une Force ? !

Oui, une Force inconnue par-delà l’univers. J’y crois pleinement.

Il s’agirait donc d’une force électromagnétique aveugle menant l’univers de manière absurde et méprisante. Telle serait la description qui convient à ta force grandiose !

Mon pauvre ami ! Tu as de ton Dieu une bien piètre idée. Il t’a donné la vue, et tu l’imagines aveugle ! Il t’a créé raisonnable, et tu en fais un être absurde et stupide ! Tu es mécréant, même si tu passais ta vie entière dans une conduite irréprochable. Tes bonnes actions n’auront aucune utilité au Jour du Jugement. Elles seront réduites à néant.

N’est-ce pas injuste ?

Au contraire ! C’est la justice même. Tu as imaginé que ces actions provenaient de toi et qu’il n’y avait personne qui t’y ait conduit. C’est toi qui a été injuste envers ton Dieu en reniant le mérite qui lui revenait.

Si le croyant et l’incroyant peuvent, en apparence, être égaux dans leur manière louable de se comporter, il y a cependant une différence entre leurs bonnes actions respectives. Chacun d’eux, par exemple, peut faire construire un hôpital pour le soin des malades. L’incroyant dit : « C’est moi qui ai bâti ce grand hôpital pour le bien des gens ». Le croyant reconnaît, pour sa part : « C’est grâce à mon Seigneur que j’ai accompli cette oeuvre. Je n’ai été, dans ce bien, qu’un intermédiaire ».

Quelle grande différence ! L’un attribue le mérite à Celui a qui il revient. Il ne se réserve à lui-même aucun mérite, sinon celui d’avoir été un simple instrument. Et même pour cela, il rend grâce à Dieu en disant : « Ô mon seigneur ! Je te loue d’avoir fait de moi une cause de bien ». C’est toute la différence entre la présomption et la modestie, entre l’arrogance et la délicatesse . C’est pourquoi, dans votre dévotion païenne envers votre Force électromagnétique aveugle, vous ne priez pas.

Pourquoi prier ? Pour qui prier ? Je ne vois, en votre prière, aucune raison d’être. Et pourquoi toute cette gymnastique ? L’humilité ne suffisait-elle pas ?

La raison d’être de la prière est qu’elle détruit cet orgueil dans lequel tu vis. Au moment de la prosternation, lorsque ton front touche terre et que tes lèvres prononcent ce que croit ton coeur : « Sois exalté, ô mon Seigneur Tout-Puissant ! », tu reconnais ta véritable place : un être insignifiant face au Dieu Très-Haut, une poussière dans l’univers face au Transcendant qui trône au-dessus des sept cieux.

Quant à savoir pourquoi la prière est faite de mouvements, pourquoi l’humilité du coeur ne suffit pas, je voudrais te poser à mon tour une question : Pourquoi as-tu été créé avec un corps ? L’amour en paroles ne te suffit pas non plus ; tu dois tendre la main, donner de ton argent, pourquoi ?  Ton corps a été créé par Dieu pour exprimer les intentions de ton coeur.

Ce qui est réellement dans ton coeur déborde sur ton corps. Si ton humilité est sincère, elle se répand sur ton corps ; c’est alors que tu t’inclines et te prosternes. Si, par contre, elle est fausse, elle ne dépasse pas tes lèvres

 

 

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